Par Simran Sethi, conseillère principale en solutions industrielles, Global Trade Intelligence, Descartes

Le « passeport numérique des produits » (DPP) de l’UE a été mis en place dans le cadre du règlement sur l’écoconception des produits durables (ESPR). On en parle souvent comme d’une initiative en faveur du développement durable et de la transparence, mais l’ampleur de ce changement est rarement évoquée.
L’objectif du programme « DPP » de l’UE est d’aider les entreprises à s’éloigner du modèle linéaire traditionnel « extraire-fabriquer-jeter » pour s’orienter vers une économie circulaire axée sur les principes « réparer-réutiliser-recycler ». La conformité jouera un rôle déterminant dans la mise en œuvre de cette mesure.
La conformité ne se limite plus aux frontières, car les autorités de régulation ne se concentrent plus uniquement sur le produit physique en lui-même, mais s’intéressent désormais aux informations qui s’y rapportent, telles que l’origine des matériaux, les substances contenues dans le produit, ainsi que la manière dont celui-ci a été fabriqué, réparé, recyclé et manipulé tout au long de la chaîne d’approvisionnement.
Pendant des décennies, la conformité commerciale a reposé en grande partie sur l’examen, aux points de contrôle, des déclarations, certificats, documents douaniers et attestations. Désormais, dans le cadre du modèle DPP, les autorités de régulation disposeront d’un accès continu à des informations au niveau des produits, qu’elles pourront examiner longtemps après que le produit aura franchi la frontière.
Le registre DPP a été mis en service en juillet 2026 et prévoit une mise en application commençant par certains secteurs spécifiques, notamment ceux des batteries, des textiles, de l’électronique, de l’acier, du mobilier et des pneumatiques. Pour les entreprises qui commercialisent leurs produits dans l’Union européenne, les données relatives à leurs produits doivent satisfaire à ces nouvelles exigences réglementaires.
Principaux enseignements
- Le registre DPP a été mis en service en juillet 2026, et son application a débuté dans les secteurs des batteries, des textiles, de l’électronique, de l’acier, de l’ameublement et des pneumatiques. Les entreprises commercialisant des produits dans ces secteurs seront les premières à faire l’objet d’un contrôle.
- La conformité ne s’arrête plus aux frontières. Les autorités de régulation peuvent désormais suivre en continu les données relatives aux produits, grâce à un code QR associé à l’origine des matériaux, aux substances dangereuses, à la réparabilité et à la gestion en fin de vie.
- Les importateurs assument la responsabilité juridique de l’exactitude des documents d’accompagnement, même si ce sont les exportateurs et les fournisseurs qui génèrent la majeure partie des données sous-jacentes. Cela fait peser le risque sur les entreprises qui ne contrôlent pas tous les maillons de leur chaîne d’approvisionnement.
- Les systèmes de données fragmentés constituent la principale menace. Les tableurs, les fichiers PDF et les systèmes de gestion intégrée (ERP) ou de gestion du cycle de vie des produits (PLM) isolés ne seront pas en mesure de s’adapter pour répondre aux exigences de la planification de la demande et de la production (DPP) pour des milliers de références et plusieurs niveaux de fournisseurs.
La conformité fait désormais partie intégrante du produit
Le DPP crée une identité numérique à long terme liée aux produits commercialisés sur le marché de l’UE, accessible via un code QR ou une interface numérique similaire. Chaque produit est doté d’un identifiant unique associé à des ensembles de données structurés couvrant des domaines tels que l’origine des matériaux, l’impact environnemental, les substances dangereuses, la réparabilité et la gestion en fin de vie.
Il s’agit d’un modèle de conformité très différent de celui auquel la plupart des entreprises sont habituées, et cela risque de poser des difficultés pour garantir la fiabilité des données produit tout au long du cycle de vie de celui-ci.
Pour de nombreuses organisations, les informations relatives aux fournisseurs et aux produits restent dispersées entre des tableurs, des fichiers PDF, des e-mails, des déclarations de fournisseurs, des systèmes ERP, des systèmes PLM et des bases de données internes qui ne communiquent pas efficacement entre eux. De plus, ces informations peuvent être obsolètes ou ne sont mises à jour que périodiquement.
Imaginez que vous deviez étendre ce processus à des milliers de références et à plusieurs niveaux de fournisseurs. La validation de ces données afin de respecter des réglementations strictes peut devenir un véritable cauchemar opérationnel, rendant obsolètes les méthodes traditionnelles de mise en conformité.
La portée du projet peut être progressive, mais l’orientation est claire
L’UE met en place les exigences du DPP par étapes, en commençant par les secteurs ayant un impact important sur l’environnement et l’économie circulaire. Les entreprises qui se concentrent uniquement sur les échéances propres à leur secteur risquent de considérer cette évolution structurelle des données comme un simple exercice consistant à cocher des cases, ce qui n’est pas le cas.
Ces exigences s’appliquent aux produits mis sur le marché de l’UE, quel que soit leur lieu de fabrication. Cela signifie que les exigences réglementaires de l’UE s’étendent aux chaînes d’approvisionnement mondiales, ce qui impose aux fournisseurs l’obligation de fournir des informations au niveau des produits afin de permettre à leurs clients de respecter leurs obligations en matière de DPP en aval.
Les exportateurs doivent désormais fournir des données vérifiables sur leurs produits
Pour que les exportateurs puissent accéder au marché de l’Union européenne, il faudra disposer de données sur les produits fiables et de grande qualité. La conformité ne commence plus au stade de l’expédition. Les organisations doivent mettre en place des dossiers numériques structurés pour leurs produits avant leur mise sur le marché de l’Union européenne. Cela comprend notamment identifier les exigences applicables du DPP, par exemple, la collecte des données des fournisseurs informations, validation les données au niveau des produits, en conservant des identifiants permanents et en veillant à ce que ces informations puissent résister à des contrôles réglementaires.
La plupart des chaînes d’approvisionnement n’ont pas été conçues pour offrir un tel niveau de traçabilité. Désormais, les fabricants pourraient être amenés à valider les pourcentages de contenu recyclé, les déclarations relatives aux substances dangereuses, les certifications des fournisseurs, les détails relatifs à l’approvisionnement ainsi que les informations sur l’origine des matériaux, et ce à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement, qui opèrent dans différentes juridictions.
Parmi les défis auxquels ils risquent d’être confrontés, on peut citer le fait que les fournisseurs puissent fournir des informations incomplètes, les normes de reporting qui varient d’un fournisseur à l’autre, ainsi que la fiabilité de leurs données.
Si les chaînes d’approvisionnement mondiales ont l’habitude d’acheminer des marchandises rapidement et à moindre coût, elles doivent désormais également gérer des documents numériques d’une précision extrême et vérifiables.
Les importateurs deviennent responsables des données qui échappent à leur contrôle direct
Si les exportateurs sont censés établir le DPP, ce sont les importateurs qui sont légalement tenus de le garantir. Dans le cadre du DPP, si vous importez des marchandises dans l’UE, il vous incombe légalement de vous assurer que chaque produit dispose d’un passeport valide, qui puisse être scanné et dont les données soient exactes.
Cela place les importateurs dans une situation délicate, car ils doivent s’appuyer largement sur les données fournies par leurs fournisseurs tout en assumant la responsabilité réglementaire si ces informations s’avèrent inexactes.
L’objectif de l’UE est de faire remonter la chaîne de responsabilité et de la répartir sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, plutôt que de la concentrer au niveau de l’importation. En conséquence, la gestion des fournisseurs, la gouvernance des données et la conformité commerciale commencent à se recouper d’une manière que de nombreuses organisations n’avaient jamais connue auparavant.
Les mesures coercitives vont au-delà des sanctions financières
En vertu du règlement relatif à l’écoconception des produits durables, les autorités peuvent examiner vos données DPP et signaler toute incohérence. Cela peut entraîner des retards d’expédition à la frontière. Vos marchandises risquent de ne pas respecter les délais de livraison ou les produits pourraient être retirés de la circulation jusqu’à ce que les informations manquantes soient corrigées ou validées, sans compter la possibilité que des sanctions soient infligées en cas de non-conformité.
La plus grande erreur : considérer le DPP comme une simple exigence de documentation parmi d’autres
De nombreuses organisations pourraient décider, dans un premier temps, d’aborder le DPP de la même manière qu’elles traitent la documentation traditionnelle relative à la conformité. Elles créeront les dossiers requis, stockeront les informations quelque part et les fourniront lorsque les autorités de contrôle en feront la demande.
L’approche traditionnelle est difficile à mettre en œuvre à grande échelle, notamment en raison de la nécessité de garantir la fiabilité des données produit au sein de réseaux de fournisseurs fragmentés, de systèmes disparates et d’environnements d’approvisionnement en constante évolution.
Pour la plupart des entreprises, la menace la plus importante réside dans le désordre et l’obsolescence de leurs propres données, processus et technologies internes.
La conformité commerciale devient une discipline axée sur les données
Le DPP ne constitue qu’un élément parmi d’autres d’un ensemble plus large de règles mondiales qui entrent en vigueur. Les gouvernements mettent en place diverses réglementations relatives à la publication d’informations ESG, à la lutte contre le travail forcé, à la diligence raisonnable en matière de chaîne d’approvisionnement, au reporting environnemental et à la traçabilité des produits. Ces réglementations exigent de plus en plus des données structurées et vérifiables sur la chaîne d’approvisionnement.
Pour les équipes chargées de la conformité commerciale, les rôles évoluent. Leurs responsabilités ne se limitent plus à la classification, à la gestion des licences et à celle des documents. Ces équipes doivent désormais contribuer à assurer la visibilité sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, à la gouvernance des données produit et à la capacité de valider les informations entre les différents systèmes et fonctions métier.
Les entreprises qui réussiront seront celles qui disposeront des données les plus fiables.
La perspective de Descartes
Du point de vue de Descartes, le DPP ne constitue pas une réglementation isolée. Il s’inscrit dans une tendance plus large vers une application des règles commerciales fondée sur les données. Les organisations qui investissent dès à présent dans la visibilité de la chaîne d’approvisionnement, la gouvernance des données fournisseurs et la traçabilité des produits seront vraisemblablement bien mieux placées à mesure que les attentes réglementaires continueront d’évoluer.
Disposer de données de meilleure qualité aide les entreprises à réagir plus rapidement aux perturbations, à réduire les incertitudes liées aux opérations transfrontalières et à s’adapter plus vite à l’évolution de la réglementation. Les entreprises qui tardent à se préparer au DPP pourraient bien finir par constater que leur plus grand défi commercial consiste à prouver l’intégrité des données associées à leurs marchandises.
Conclusion : l’accès au marché dépend de plus en plus de données fiables
Le DPP marque un changement fondamental dans les attentes des autorités de régulation vis-à-vis des entreprises qui commercialisent leurs produits dans l’Union européenne. Pour les organisations qui commercialisent leurs produits dans l’Union européenne, le défi à long terme consistera à garantir que les données relatives à leurs produits puissent résister à l’examen minutieux des autorités de régulation tout au long de chaînes d’approvisionnement fragmentées. Dans les années à venir, de nombreuses entreprises pourraient se rendre compte que le principal obstacle à l’accès au marché de l’UE n’est pas la logistique, le dédouanement ou les droits de douane, mais la capacité à prouver que les données relatives à leurs produits sont fiables.
